Lionel Mazari 

 

 

Ces quatre poèmes sont extraits du livre de Lionel Mazari  CLAM

paru aux éditions Gros Textes en 2003

 

 

 

 

Monsieur,est-ce qu’ils sont morts?me demanda l’enfant

J’avais aligné sur la place Saint-Marc à Venise, afin  de fêter mon amour une ribambelle de pigeons, appuyés l’un au flanc de l’autre

-car j’ai la faculté d’hypnotiser les oiseaux-

de sorte que, lorsque d’une pichenette, je tirai de sa torpeur le dernier de la file, ils se réveillèrent successivement d’un coup d’aile et s’envolèrent, dessinant une ponctuation oblique dans le ciel. Cette calligraphie mouvante, éphémère fut leur réponse à l’enfant.

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                                       Chant Nosoc

 

Contrairement à la rumeur qui me parvient tout au bout de mon isolement, je n’ai pas cessé d’exister le jour où j’ai perdu un énième statut social dans ma vie d’homme libre et sans pouvoir,  qui en a connu d’autres. Je ne renonce pas pour autant à disparaître lorsque j’en aurai marre de supporter la médisance, les tentatives de manipulation et l’empêchement.  En dépit  d’une allure juvénile et de ce que des individus enchaînés et compromis nomment l’immaturité, j’en sais suffisamment —par expérience, malheureusement- sur la misère et la violence  pour juger, agir,  parler et me taire. J’ai arraché juste assez de confort mental à l’hostilité ambiante, pour  n’accorder aucune crédibilité aux jugements portés sur moi par l’opinion contrôlée dans l’ignorance de ma pensée. Mais tout cela n’est pas bien grave; je reste sans pouvoir, empêché,   hors  de l’écoute, conscient que ce qui est interdit demeure avant  tout une possibilité; et me tiens à l’abri des maux qu’on me prédit: il en est de pire.

 

 

 

 

 

 

 

Tous ces gens qui viennent du ciel Puisqu’on les voit sans qu’ils existent!

Mais leur parole est fausse; leur pensée même est mauvaise, à la fois dans l’erreur et la méchanceté.

Bien entendu, on aurait pu attendre autre chose de la parole des poètes, puisqu’on a pu dire que la poésie est toujours autre chose. Il n’en est rien. On ne peut attendre d’eux que cette fascination morbide qu’ils affichent pour la conscience qu’ils ont de leur propre faillibilité ; et de s’émouvoir alors, les yeux plantés dans les miroirs où rien ne pousse, d’être sizumains, autantumains. L’aveu caresse la fêlure et profite de cette docilité conquise pour  fouiller la plaie du malheur ; c’est à vomir: poètes dans le sens du poil.

 

 

 

 


Enfant, c’est à dire prisonnier.

Enfant pauvre, c’est à dire esclave.

Pas trop à plaindre, vu que c’est passé.

Et puis il y en avait, autour de moi, de plus malheureux.

Ceux qui avaient eu la maladresse d’avoir un père.

Non que j’en fusse moins battu ; les instruments palliaient la vigueur des coups qui eussent été portés à mains nues... Les pères frappent avec leur féminité, les mères, armées de bâton, ceinturon, parapluie..., se cachent derrière leur peur de se faire mal en cognant mâlement... mais cette absence m’a rendu inapte à ce genre de réflexions, détaché de la soumission, imperméable au leurre.

J’ai fait pendant la rossée, les yeux fermés un drôle de jeu, mené une danse étrange avec les mémoires. Ce sont de très méchantes filles qui saccagent les jardins secrets,des elfes réelles qui ont inventé les armes. Et l’horrible versant du pardon.